J'ai lu j'ai vu j'ai entendu... ça m'a plu

 

Une Lampe entre les dents (Christos CHRYSSOPOULOS)

note: 3... Marylène - 8 janvier 2014

Une lampe torche entre les dents, un chiffonnier fouille une benne à ordures un soir de décembre 2011 à Athènes. Image de misère visible dans toutes les villes du monde, mais ce compte-rendu des flâneries quotidiennes de l’auteur dans sa ville n’est pas une chronique de la rue ordinaire. Il s’agit bien des effets violents de la crise - qu’il ne nommera que dans les dernières pages- subie depuis 2 ans par la Grèce. Les marginaux sont rejoints par les familles et les travailleurs les plus fragiles sur le trottoir. Quelque chose a changé et la contribution de l’écrivain « consiste à signaler ce qu’il soupçonne des mutations en cours ». Une chronique athénienne angoissante malgrè la distance pudique. Christos Chryssopoulos, romancier et membre du Parlement culturel européen, confirme sa fascination pour la relation homme/ville déjà disséquée dans sa fiction « La Destruction du Parthénon ».

Nocturnes (Cécile WAJSBROT)

note: 3... Laëtitia - 2 janvier 2014

Si vous avez aimé frissonner au coin du feu en écoutant les histoires effrayantes narrées par la voix grave de Pierre Bellemare, vous aimerez sans doute «Nocturnes» de l’irlandais Connolly. «La balade du cow-boy cancéreux» ou l’histoire d’un homme infecté par un mal en mutation, ouvre le bal de ce recueil de nouvelles fantastiques. Elles ont un dénominateur commun : leur histoire est ancrée avant la seconde guerre mondiale (hormis une exception). Toutes jouent sur l’exploitation de cette «peur rampante», irrationnelle, entretenue par maintes légendes. Tous les registres du paranormal et les classiques du fantastique sont ici repris : mythe du Golem («Le démon de M. Pettinger»), loup garou («Le cycle»), rituels sataniques («Sables mouvants»), vampire («Le bel engrais de miss Froom»), revenant («Le lit nuptial»), etc. Des nouvelles qui vous hanteront longtemps.

La Mémoire du monde n° 1 (Stéphanie JANICOT)

note: 3... Laëtitia - 31 décembre 2013

Ce premier volet d’une trilogie à venir est un roman historique au souffle romanesque qui, en dépit de ses 500 pages, se dévore d’une traite. C’est l’histoire de Mérit, jeune égyptienne dont le grand-père est guérisseur du pharaon Aménophis III. Ce dernier rêve d’éternité et lui demande de lui concocter un philtre d’immortalité. Finalement, ce sera Mérit qui le boira... Fuyant Ramsès II, elle suit les hébreux dans leur exode, s’arrêtant en Canaan, et nous contera telle Shéhérazade sa propre version des faits. Elle choisira toujours des femmes dans sa descendance pour transmettre son savoir et les histoires qui façonnèrent les grandes civilisations. Car Mérit traverse les siècles et nous permet de mieux comprendre les origines des grandes civilisations –égyptienne, assyrienne, perse, grecque-, incarnant à elle seule l’histoire du Proche Orient et de la Méditerranée. Elle croisera le chemin des plus grands penseurs, philosophes, prophètes et rois, tels Socrate, Platon, Empédocle, Alexandre, Ptolémée Philadelphe, etc. En somme, une merveilleuse machine à remonter le temps !

Les Anges de Millesgarden (Alexandre NAJJAR)

note: 3... Marylène - 14 décembre 2013

Une collection à découvrir :Le sentiment géographique. Entre récit et guide de voyages, une formule intime pour pénétrer un pays par l’œil d’un auteur. Ici, Alexandre Najjar, auteur du roman Phenicia (prix Méditerranée) rapporte ses impressions de Stockholm et Göteborg.Sans index «à voir» «à faire», on y trouve néanmoins des descriptions de lieux incontournables et une bonne dose d’anecdotes historiques truculentes (connaissez-vous l’incroyable vie de Jean-Baptiste Bernadotte?). Il présente surtout ses rencontres avec les suédois mais aussi les français et moyen-orientaux installés dans le pays. Chauffeurs de taxi, jardinier,enseignants, donnent quelques clés pour comprendre l’état d’esprit en contraste avec le méditerranéen que l’auteur libanais représente.Bien-entendu, on ne peut échapper à l’antinomie entre flamboyance chaotique arabo-latine/ efficace pondération scandinave. S'il exprime son admiration pour ce pays enivrant de beauté et son peuple paisible, il ne cache pas les failles du fameux «modèle suédois»: Effritement des acquis sociaux,malaise sur la question de l’accueil des réfugiés, «américanisation» culturelle (au détriment entre autres, d’une culture francophone/phile fortement ancrée autrefois). La forme un peu fourre-tout alternant des chapitres visites, suédois célèbres, rencontres etc… loin d’être désagréable, permet de changer de rythme et de concentration dans la lecture.

Une Mesure de trop (Alain Claude SULZER)

note: 3... Marylène - 26 novembre 2013

Marek Olsberg, pianiste renommé, s’apprête à jouer au Philarmonique de Berlin. Quelques heures avant, nous commençons à faire sa connaissance ainsi que celle de son assistante et de quelques privilégiés qui ont l’intention d’assister au concert dont le point d’orgue sera la Sonate nº 29 de Beethoven. Une forme proche du théâtre par la fragmentation des scènes et la construction en 3 actes (avant, pendant et après la représentation) pour une tragédie sans cri ni grandiloquence. Simplement le basculement, le trébuchement, la fissure, l’inattendu dans un quotidien si lisse en apparence. Quelques vies bien huilées dans une société aseptisée quand soudain… Sulzer, écrivain suisse alémanique (région du monde paisible, sans aspérité en apparence s'il en est !) est un mélomane à l’écoute de ses contemporains qu'il croque avec sagacité.

Bande d'arrêt d'urgence (Woodrow PHOENIX)

note: 3... Marylène - 26 novembre 2013

Personnellement touché par plusieurs drames de la route dont la mort de sa sœur à 11 ans, Woodrow Phoenix, écrivain, graphiste et designer anglais, sort un bd comme un cri. Mais il ne se contente pas d’une critique basique en nombres d’accidents et autres statistiques abstraites. Il propose une réelle réflexion sur l’objet voiture, ses représentations symboliques, leur influence sur l’économie et pire sur nos comportements sociaux. Le graphisme met en évidence l’omniprésence dans notre univers visuel de la signalétique circulatoire comme un carcan quotidien. Enveloppés dans une bulle (notre véhicule) reflet de ce que nous voulons montrer de nous (réussite sociale, compétitivité, agressivité…), confortés dans cet autisme méprisant par l’industrie automobile et ses publicités de promesses de réalisation de soi et de bonheur… Choquant et intelligent, à mettre en les mains des jeunes conducteurs comme des plus aguerris, ayant souvent oublié quelle arme ils tenaient entre leurs mains.

Millefeuille (Nouri BOUZID)

note: 3Révolution de Jasmin Laëtitia - 14 novembre 2013

Ce film est l’un des premiers à traiter de la «Révolution de jasmin» (2010-2011), ou comme disent les Tunisiens, de la «Révolution de la dignité». La première scène s’ouvre sur une manifestation sévèrement réprimée par les forces de l’ordre, avec le fameux slogan «Dégage» scandé par ceux qui précipiteront la chute du Président Ben Ali. C’est à cet instant crucial que l’on découvre les deux héroïnes du film qui sont en train d’écrire l’Histoire de leur pays. Mais c’est sous l’angle intimiste que Nouri Bouzid choisit de filmer la révolution. Aïcha et Zaineb sont inséparables et travaillent toutes deux dans un salon de pâtisserie nommé «Millefeuille», ce qui donnera lieu à une scène de chant où le millefeuille devient une parabole de la vie politique tunisienne dont les différentes couches culinaires évoquent la multitude des partis engagés dans la bataille pour le pouvoir. Elles représentent toutes deux le combat des femmes à être elles-mêmes : Aïcha porte le voile, lutte contre son employeur qui la pousse à l’enlever et prouve qu’être musulmane n’est pas incompatible avec le combat pour l’émancipation, tandis que Zaineb se rebelle contre sa famille qui voudrait le lui faire porter en vue de son futur mariage. Hormis quelques clichés, un film à savourer.

La Confrérie des chasseurs de livres (Raphaël JERUSALMY)

note: 3... Laëtitia - 12 novembre 2013

L’intrigue de ce roman débute par un présupposé fantaisiste : Et si Villon (dont on a mystérieusement perdu la trace à 31 ans) était devenu l’émissaire du roi Louis XI qui, en échange de sa grâce, en fait un pion essentiel dans sa bataille politique contre Rome ? Villon va utiliser deux leviers pour y parvenir : en incitant un imprimeur allemand à s’installer à Paris afin de diffuser des oeuvres subversives pour la Papauté,ensuite, en partant pour la Terre Sainte afin de se mettre en contact avec la confrérie des chasseurs de livres. En effet, aidée des Médicis, cette confrérie, qui cache dans la Jérusalem d’en bas des manuscrits rares sauvés pour la plupart de la fameuse bibliothèque d’Alexandrie, œuvre aussi pour la divulgation de la connaissance au plus grand nombre. La quête de notre héros va donner lieu à une multitude de rebondissements où les retournements d’alliance sont légion. Car le pouvoir des mots est immense : détenir certains livres, c’est ici enclencher une guerre culturelle et détenir le pouvoir. En libre-penseur, Villon prend peu à peu conscience de sa véritable mission (non celle imposé par le chantage royal) : libérer la parole de la censure et de l’élitisme, pour mieux affranchir l’homme. L’auteur, tout en s’inspirant de l’Histoire pour mieux s’en émanciper, nous livre un bijou d’érudition, à la croisée du roman picaresque et du roman ésotérique.

Would you have sex with an Arab ? (Yolande ZAUBERMAN)

note: 3... Marylène - 9 novembre 2013

« Would you have sex with an arab » se décline en » would you have sex with a jew ? » (question pas strictement symétrique: would you have sex with a muslim?)en Israël, pays dont 1/5e de la population arabe musulmane cohabite avec une majorité juive. Bien-sûr, la question paraît provocante tant il semble peu sérieux de s’intéresser au conflit israelo-palestinien en dessous de la ceinture quand il est déjà si complexe dans les niveaux supérieurs et tant on peut s’attendre à des réponses aussi convenues que tranchées.Evidemment, Y. Zauberman n’a pas simplement cherché un titre accrocheur, sa question promenée dans les boîtes branchées de Tel-Aviv nous plonge dans une intimité inhabituelle pour comprendre le ressenti des uns et des autres. Du sexe militant au sexe pour le sexe, à l’attrait de l’interdit en passant par le rejet, les réponses visitent tout le répertoire des possibles. Elle n’interroge pas seulement les étudiants, elle donne aussi la parole aux personnes nées de couples mixtes en une époque où ce choix rare faisait figure d’utopie politique.
Au-delà du documentaire sur le conflit, la question de Y.Zauberman tend à l’universel dans son aspect culturel. Comment se forment le désir et l’objet du désir ? Nul besoin d’être en guerre pour se poser la question de l’influence sociale, politique et culturelle sur nos choix de partenaires, nos attractions/ répulsions.

Le Dernier seigneur de Marsad (Charif MAJDALANI)

note: 3... Marylène - 23 octobre 2013

Avec son dernier roman, Majdalani nous offre une fois encore une histoire du 20e siècle libanais à travers une saga familiale. Mais pas de déjà-vu avec cet authentique conteur maniant le verbe et l’allégorie avec panache. Marsad est un quartier chrétien orthodoxe enclavé dans le Beyrouth-ouest à majorité sunnite. Et son seigneur dans les années 60 est Chakib Khattar, au sommet du pouvoir et des richesses d’une lignée d’abadayes respectés. Le titre augure le récit d’une chute fatidique sous le double impact du délitement de sa famille et des déchirements communautaires du pays. Le dernier seigneur de Marsad est le Guépard du Liban. Majdalani crée un personnage à la mesure du dernier aristocrate sicilien de Giuseppe Tomasi, prince de Lampedusa, qui mériterait à son tour un Visconti pour lui rendre hommage à l’écran. La force de l’auteur repose sur son incroyable pouvoir d’incarner des personnages en profondeur, vivants, palpitants dans notre imagination. Ce roman est surtout le récit de la disparition d’un système d’organisation politique et sociale reposant sur les familles et leur maître, entre noblesse et vulgarité, compassion et injustice, qui vola en éclats sans pour autant apporter la paix entre les communautés religieuses.

César doit mourir (Paolo TAVIANI)

note: 4Spécial Festival du film italien d'Annecy Marylène - 23 octobre 2013

Cesar doit mourir, avec cette sentence comme titre, Les frères Taviani nous font pénétrer dans l’univers carcéral par la porte de l’art. Plusieurs paris étonnants dans cette œuvre des vénérables réalisateurs italiens octogénaires (Good morning Babylon, Padre padrone, La Nuit de San Lorenzo…) . La forme d’abord, documentaire par le sujet ( vrai montage d’une pièce de Shakespeare dans la prison rebibbia à Rome ) et les protagonistes (réellement condamnés du quartier de haute sécurité), fiction par la mise en scène de leurs répétitions. La limite entre les deux est parfois nette dans un regard appuyé à la caméra, ou floue comme lors d’un règlement de compte entre détenus.
La multiplicité des thèmes abordés ensuite, la création, l'intemporalité de la relation du pouvoir et du crime, l’art rend-il libre ?...
Le décor enfin, la force tragique des textes de Shakespeare résonne magistralement dans l’architecture carcérale filmée en noir et blanc. Tout comme les répliques sur le pouvoir, la liberté, la trahison, la vengeance, font écho à leur passé et retentissent puissamment dans la bouche de ces criminels. Une œuvre très maitrisée et intense.

Le Quatrième mur (Sorj CHALANDON)

note: 4Au Pays du cèdre Laëtitia - 17 octobre 2013

«Je n’avais vu du Liban que la ville. Brusquement, au pied des collines sèches, des oliviers, des pinèdes à perte de vue.Marwan lisait mon silence. Les cascades, les montagnes, les cèdres, les femmes et les hommes d’Aley, cœurs de pierre et de miel. Je me suis laissé aller contre la vitre. Nous avions abandonné la guerre de l’autre côté. J’ai imaginé Aurore et Louise (...).Je les aurais voulues ici, le temps du petit lac, de l’enfant sur son âne, du vieillard assis en bord de route,de l’aigle royal ». Correspondant de guerre entre 1973 et 2005, l'auteur a mis longtemps avant de s’autoriser à mettre sa plume au service de la fiction. Alors qu’il nous avait ému avec «Mon Traître», évoquant l’histoire de l’Irlande du Nord,il récidive avec «Le 4em mur», qui relate la guerre du Liban. Georges est son double de papier (car Sorj, c’est Georges en breton). Militant d’extrême-gauche et étudiant en théâtre, il rencontre Sam, metteur en scène grec et juif ayant fui la dictature des Colonels,scellant une amitié fraternelle si forte qu’elle poussera Georges à relever un incroyable défi : remplacer au pied levé Sam et aller à Beyrouth monter «Antigone» d’Anouilh,avec des comédiens constituant la mosaïque confessionnelle libanaise – palestinienne, druze, chiite, chrétienne maronite, etc-.Mais rien ne se passera comme prévu, avec en ligne de mire Sabra et Chatila…

La Piel que habito (Pedro ALMODOVAR)

note: 4... Laëtitia - 10 octobre 2013

Libre adaptation de «Mygale» de Thierry Jonquet, ce film est un grand cru du cinéaste ibérique. Abandonnant la flamboyance tant au niveau de la forme (adieu couleurs chaudes et décor psychédélique) que du fond (adieu la Movida et ses histoires transgenres), Almodovar s’empare du film noir pour mieux le distordre et lui imprimer sa marque. Car rassurez-vous, il n’a rien perdu de sa verve ni de ses névroses ! C’est l’histoire du chirurgien plasticien Ledgard, sorte de docteur Frankenstein, qui travaille sur le renouvellement cellulaire et se livre à des expériences sur des cobayes humains à l’abri des regards dans sa somptueuse propriété « El Cigarral », secondé par sa nourrice Marilia. Obsédé par la disparition tragique de sa femme, morte brûlée vive, il tient captive Vera, nouvelle Eve qu’il modèle à l’image de la femme aimée et qu’il épie via un immense écran plasma. Ou du moins est-ce l’une des nombreuses illusions concoctées par Almodovar, spécialiste des chausse-trappes, qui en multipliant les strates narratives, se joue du spectateur et l’amène à un retournement complet de situation. Mais n’en disons pas plus afin de laisser le suspens intact et… bon film !

En attendant Robert Capa (Susana FORTES)

note: 3Centenaire de la naissance de Robert Capa Marylène - 8 octobre 2013

S.Fortes,auteure espagnole, fait le pari de présenter Capa à travers les yeux de sa compagne Gerta Taro. Et ce point de vue n’est pas inintéressant car cette femme était aussi son manager. Elle créa l'identité que nous lui connaissons à travers le monde. Lorsqu’ils se rencontrent dans le milieu d’extrême gauche dans les années 30 à Paris, ils se nomment André Friedmann et Gerta Pohorylle et sont réfugiés juifs de Hongrie et Pologne. Ils ont 20 ans dans une Europe en grève et gangrenée par le fascisme.Il lui apprend la photo,en contrepartie,elle prend en main sa carrière, lui qui ne sait pas vendre ses reportages. Promethée visionnaire, elle crée Robert Capa, photographe américain surdoué et insaisissable. André Friedmann endosse le costume sans effort. Il faut dire qu’il partage des points communs avec le personnage que lui a taillé Gerta sur mesure: charmeur, audacieux. Dépassée par sa créature,elle connaitra l’injustice subie de nombreuses femmes oubliées de l'histoire au détriment de leur homme…Couple moderne avant l’heure, entre insouciance de la jeunesse et violence de l’actualité, croisant Cartier-Bresson,Hemingway, Tzara. La belle et sa bête gagnent l’Espagne pour couvrir la guerre civile,partisans des républicains. Gerta n’en reviendra pas. Ce livre entre bio et roman historique, rappelle les Aventures de Boro (Franck et Vautrin illustrées par Bilal). Rappelez-vous,le reporter hongrois inspiré d'un certain…Capa!

Gangs of Wasseypur - partie 1 (Anurag KASHYAP)

note: 4... Marylène - 28 septembre 2013

Wasseypur, quartier minier de la région du Jharkhand à l'est de l'Inde, est le théâtre d’une lutte sans merci pour le pouvoir entre deux familles. Celle de Shahid Khan contre celle de Ramadhir Singh, une évocation sur 4 générations de 1930 à 2006. L’exploitation des mines de charbon laisse place au trafic de ferraille et d’armes en passant par l’extorsion de cotisations syndicales et autres manipulations politiques, autant d’activités illégales et lucratives que se disputent les clans sous le regard détourné d’une police corrompue. Initiations, trahisons, amours et naissances rythment les saisons des caïds. Tous les ingrédients sont là pour un solide scénario de film de gangster sauce indienne. Et là, bonne surprise, réalisateur et scénaristes, nous promènent loin des sentiers kitschs bollywoodiens, dans une chevauchée épique entre le Parrain de Coppola pour la saga et Election de Johnnie To pour la mise en scène. La musique jaillit à tous propos et les paroles des chansons agissent souvent comme dialogue, sous-titre d’une scène. Cette fresque sanglante et non dénuée d’humour, a tout pour devenir un film dont on se souviendra longtemps, un classique du genre. Vive le nouveau cinéma indien !

Babycall (Pal SLETAUNE)

note: 3... Laëtitia - 27 septembre 2013

L’histoire se passe en Norvège, l’interprète principale –magistrale Noomi Rapace- est suédoise, mais les thèmes évoqués sont universels : Anna, mère célibataire, emménage dans un grand ensemble d’immeubles avec son fils de 8 ans, Anders, pour fuir un ex-mari ultra-violent. Elle tente de reprendre le dessus mais très angoissée, elle ne peut s’empêcher de surprotéger son fils en l’attendant face à l’arrêt de bus de l’école ou encore en achetant un « babycall » de façon à s’assurer que tout se passe bien pendant son sommeil. Le décor, triste à pleurer, une barre d’HLM évoquant une prison, entourée de parkings et de supermarchés, reflète bien la solitude urbaine, lieu propice à l’irruption du fantastique, par le biais du babycall captant des bruits étranges –cris d’enfant, bruits de coups- semblant venir d’un autre appartement. Mais perdant parfois contact avec le réel –Anna croit voir un lac là où il y a un parking-, l’héroïne et le spectateur s’interrogent : ce qu’elle entend, ce qu’elle voit, serait-ce le fruit de sa paranoïa ou la sordide réalité ? A la lisière du thriller psychologique et du fantastique, un beau film sombre et marquant.

Des Larmes sous la pluie n° 1 (Rosa MONTERO)

note: 3... Laëtitia - 21 septembre 2013

Ce titre est un hommage au film «Blade Runner », dont il emprunte l’atmosphère apocalyptique (ghettos à l’air pollué, eau rationnée) et la quête existentielle de certains réplicants, comme Myriam Chi, leader du MRR ou Mouvement Radical Réplicant, qui prône la fierté d’être réplicant et le droit à ne pas être citoyen de seconde zone. Nous sommes aux Etats-Unis de la Terre, en 2109, où les humains et les autres espèces se côtoient avec difficulté. Bruna, ex-réplicante de combat devenue détective, marginale au sein même de sa communauté pour avoir des émotions exacerbées, est engagée par Chi pour enquêter sur des morts de réplicants dues sans doute à l’implant de mémoires adultérées les rendant fous et les poussant au crime. S’agit-il d’un complot des Suprématistes, équivalent du Ku Klux Klan anti-réplicant ? Et qui manipule le contenu des Archives Centrales et dans quel but ? Aidé de l’archiviste humain Yiannis, du détective Lizard et d’une faune de marginaux, Bruna va mettre à jour un véritable complot et découvrir en même temps que certains de ses souvenirs ne sont pas tous artificiels… De la SF humaniste.

The Grandmaster (Kar-wai WONG)

note: 3... Marylène - 19 septembre 2013

Le dernier et tant attendu Wong Kar-Wai est une biographie sublimée d’un maître de kung-fu du sud de la Chine, Ip Man (maître de Bruce Lee), dans les années 30 à 50. Utilisant les codes du genre - combats chorégraphiés et codes d’honneur -il n’en délaisse pas pour autant sa propre écriture : plastique sophistiquée, ralentissements, ellipses, mélancolie… The grandmaster, c’est l’ésthetique d’WKW même dans les combats -à couper le souffle- jusqu’au bout des pieds, d'un quai de gare, d'une maison close...Un combat à mains nues est le théâtre de l’unique et mémorable scène érotisante du film. L’histoire d’Ip Man illustre parfaitement le destin chinois de l’époque, jeune homme riche et raffiné qui perdit tout quand son pays bascula d’orgueilleux Empire à territoire occupé par l’ennemi japonais, dans un monde au bord d’une guerre mondiale. Le réalisateur agrémente cette biographie déjà romanesque, d’un amour non assumé et non consommé (tiens tiens …In the mood for love, 2046 !) partagé avec la fille du maître de Kung-Fu du nord de la Chine, dont l’assassinat par un disciple fera l’objet d’une vengeance bien-entendu ! Un film d’arts martiaux entre grand spectacle et film d’auteur.

Truite à la slave (Andreï KOURKOV)

note: 3... Marylène - 7 septembre 2013

Soleïlov, ancien policier reconverti en détective, se voit confier l’enquête sur la disparition de Dimytch Nikodimov, patron et chef du restaurant « Au Casanova » à Kiev. En quelques jours et très peu de pages, sa vie va être entièrement bouleversée. Impossible de révéler plus d’informations sans compromettre le suspense d’une si courte nouvelle ! Alors comment vous mettre en appétit ? Commençons par le titre gastronomique, prélude à une série de petits plats slaves, le récit se déroulant au gré des menus. Puis continuons par le style, sobre et finement satirique avec un arrière-goût d’une nouvelle de Gogol. Pour finir, l’auteur lui-même, certainement le plus en vue des écrivains ukrainiens contemporains, dont la galerie de personnages burlesques a déjà séduit de nombreux lecteurs dans le monde (Laitier de nuit, Le Pingouin, Caméléon disponibles à la médiathèque). Un petit plaisir en perspective… Nevski !

La Corne d'abondance (Juan Carlos TABIO)

note: 3.. Marylène - 3 septembre 2013

Vous cherchez une comédie originale et dépaysante ? Ce conte cubain est pour vous. Un modeste village se trouve bouleversé par l’annonce d’un héritage colossal déposé par des religieuses au 18e siècle dans une banque anglaise, destiné aux descendants Castineiras. Tous les Castineiras, nombreux et désunis, entament une course administrative pour prétendre à la manne providentielle. La cupidité n’est pas le seul venin de l’affaire, le réalisateur ne manque pas de montrer la réelle difficulté des familles à vivre décemment. Sans tourner au brûlot politique contre le régime- cette histoire pourrait se dérouler sous d’autres latitudes soulevant les mêmes problématiques- Tabio taquine ses compatriotes quel que soit leur bord. Le petit plus de cette comédie honnête réside dans l’exotisme d’une sensualité latine.

Ouz (Gabriel CALDERON)

note: 3... Marylène - 29 août 2013

Ouz, Ore et Ex, trois pièces décapantes d’un jeune dramaturge urugayen. Une fois encore, même si le théâtre n’est pas votre répertoire de lecture habituel, n’ayez crainte, l’écriture dynamique de ces textes vous plonge rapidement dans des récits rythmés à faire pâlir un scénario hollywoodien. Les protagonistes et les contextes réalistes au départ glissent vers un chaos irrationnel : une sainte femme sur le point de tuer l’un de ses enfants pour obéir à dieu, une réunion de famille à noël dont la plupart des convives sont déjà morts et même des extraterrestres kidnappeurs. Comme beaucoup de ses compatriotes sud-américains, Gabriel Calderon interroge son pays ensanglanté par la dictature dans les années 70 : la torture, les enlèvements, les victimes, les bourreaux, l’armée…et quand le peuple est enfin libéré d’un joug politique, il prend dieu pour dictateur… Usant de l’absurde et d’un humour féroce, il évoque les crimes, la culpabilité, la misère sociale et tous les maux du puits vertigineux de l’âme humaine sur un air jubilatoire et délirant.

Le Dernier lapon (Olivier TRUC)

note: 3... Laëtitia - 27 août 2013

Le polar ethnologique se porte bien. Après le shérif cheyenne Longmire de Craig Johnson, voici l’inspecteur Klemet Nango, un sami, et sa coéquipière Nina, tous deux affectés à la «police des rennes». Le vol d’un tambour traditionnel usité par les chamans, allié au meurtre de Mattis, éleveur de rennes, va réactiver les tensions existant entre les communautés norvégienne et sami.Un policier raciste, un politicien corrompu, un géologue français, un éleveur de rennes vivant en autarcie, la liste des suspects s’allonge… Cette double enquête sera aussi l’occasion de découvrir les us et coutumes du dernier peuple aborigène d’Europe, les Sami, de saisir les véritables enjeux que cachent les faits, à savoir la chasse au trésor que se livrent les pays scandinaves en quête des réserves naturelles (or,uranium), avec le risque que la Laponie devienne un Far West scandinave. Empreignez-vous des paysages rudes et enneigés de Laponie, de la poésie née de la fin de la nuit polaire : « La lueur magnifique se reflétait de plus en plus ardemment sur quelques nuages qui reposaient mollement au loin. Nina était saisie. On voyait nettement un halo vibrionnant troubler le point d’horizon que chacun fixait. Nina ne connaissait pas ce phénomène, mais elle en ressentait pourtant pleinement la puissance charnelle et même spirituelle.Klemet paraissait observer son ombre dans la neige comme s’il découvrait une magnifique œuvre d’art».

Rimbaud l'indésirable (Xavier COSTE)

note: 3... Laëtitia - 1 août 2013

Jeune auteur de BD, Xavier Coste, après s’être intéressé au destin d’Egon Schiele, nous livre « Rimbaud l’indésirable », ou sa vision d’un poète au destin aussi fulgurant qu’un météore. Il s’agit d’un diptyque, la première partie évoquant la montée à Paris de Rimbaud, les affres de la création, sa rencontre avec Verlaine et leur errance alcoolisée à travers l’Europe – illustrée par de superbes planches sur Paris, Bruxelles et Londres-. Puis une page noire permet une coupure symbolique entre les deux vies du poète, la deuxième partie étant consacrée à ses voyages commerciaux à travers l’Afrique, notamment au trafic d’armes. Du point de vue narratif, les dialogues alternent avec des extraits de lettres et de poèmes (tels « le sonnet du trou du cul », « le bateau ivre »). Quant à la forme, on appréciera la ligne claire, mais aussi les tons chauds utilisés dans la deuxième partie pour mieux nous immerger dans la chaleur harassante de l’Afrique. Une BD biographique à découvrir absolument.

Les Corrections (Jonathan FRANZEN)

note: 3 Check-up familial Marylène - 27 juillet 2013

Encéphalogramme, électrocardiogramme d’une famille classe moyenne supérieure du Midwest wasp et tranquille. Presque une dissection tant l’analyse est détaillée,l’auteur soulève une peau de souvenir, puis une autre jusqu'à l’os.Grinçant de l’humour insolent de Franzen,ce roman fleuve est dense sous des airs de banalité. Dans la famille modèle il y a le père ingénieur, un homme un vrai,travailleur comme les jeunes générations gavées de loisirs n’en font plus…muré dans l’incapacité d’exprimer ses sentiments. L'insipide mère au foyer, fidèle au Temple le dimanche,adepte des plats équilibrés,obsédée par ce que les autres peuvent penser. Puis les enfants comme autant de réactions/corrections à leur éducation:Gary,arriviste décomplexé, Chip, intellectuel instable et endetté, Denise, chef de cuisine aussi rigoureuse dans son métier que dispersée dans sa vie privée tant elle est incapable de savoir qui elle est. Le récit anachronique est sans concession,même dans la description de la déliquescence du père atteint d'Alzheimer et du massacre de noël, symbole du bonheur familial pour la mère. Bien-entendu, cette satire familiale est aussi celle de la société américaine, éducation et industrie pharmaceutique en tête. Il faut attendre la fin des 700 pages pour une touche de bienveillance à l’égard de ces êtres déviants mais aussi aimants, car rien n'est immuable,tout peut être corrigé…

Le Sang des fleurs (Johanna SINISALO)

note: 3... Laëtitia - 26 juillet 2013

L’histoire se passe dans un futur proche en 2025, en Finlande. Partant d’un phénomène scientifique inexpliqué jusqu’à ce jour – la disparition massive de colonies d’abeilles-, l’auteur imagine un futur où le problème aurait dégénéré, la plupart des pays étant touchés par une grave crise agricole. La trame de l’histoire se situe en Finlande, rare pays épargné, jusqu’au jour où Orvo, apiculteur passionné, est confronté à la désertion inquiétante de deux ruches. Par hasard, il découvre dans le grenier une ouverture qui lui donne accès à un univers parallèle duquel l’homme semble absent et les abeilles bien vivantes. Orvo suppose que sa découverte pourrait avoir un lien avec la situation actuelle et mène l’enquête. Une double narration se tisse alors, se répondant en écho, soulevant des thématiques identiques –préoccupation environnementale en tête-, celle d’Orvo, traumatisé par la mort de son fils Eero, et celle d’Eero, écoterroriste, par le biais d’extraits de son blog. Cette alternance récit classique et éclairage scientifique permet à l’auteur de mettre en avant son engagement écologique et de nous alerter sur la fin programmée des abeilles, le risque de se nourrir de viande rouge, les abattoirs aux méthodes cruelles. A mi-chemin entre récit fantastique et livre à thèse, goûtez ce miel littéraire.

Markheim (Philippe MARCELE)

note: 3... Marylène - 26 juillet 2013

Markheim c’est le nom de la ville brumeuse où revient Ans, homme à l’identité aussi floue que le lieu et la mission qui l’y amène. Tout est flottant dans Markheim. Agent secret dans la force de l’âge, le mystérieux Ans retrouve les empreintes de son enfance et les bras d’une ancienne amante. L’atmosphère enveloppante devient de plus en inquiétante depuis que nuit après nuit, il est visité par le rêve troublant d’un vieillard qui lui ressemble. Dans un glissement de l’un à l’autre, le temps et l’espace perdent leur cohérence. Il n’y plus de début, plus de fin, le serpent se mord la queue. Le dessin ciselé semblable à de la gravure sert magnifiquement cette histoire onirique pleine de charmes. Markheim, l’espace d’une vie, l’espace d’un rêve…

7e étage (Asa GRENNVALL)

note: 3... Marylène - 20 juillet 2013

Cette BD est la réalisation de fin d’études d’Asa Grennval, étudiante en art devenue depuis une dessinatrice reconnue en Suède. Autobiographie en noir et blanc de ses années estudiantines, réputées insouciantes, qui furent pour elle des années d’enfer. Pourtant tout commençait bien avec la rencontre de Niels, charismatique jeune homme qui la courtise, elle qui manque d’assurance. Il lui fait d’abord preuve d’un amour débordant avant de la couvrir de reproches puis de la maltraiter physiquement et psychologiquement. Tout est violent, le dessin, les propos, les gestes. Bien-entendu, le dessein de l’auteure n’est pas simplement de choquer, elle déroule les mécanismes qui piègent la victime et la figent jusqu’à la détonation qui fait voler ce système en éclat. Asa Grennval prouve la possibilité (et la nécessité !) de s’en sortir mais elle ne vend pas de rêve. Elle ne ment pas sur la détresse qu’elle a pu connaître même après la rupture et un douloureux procès, la longue route pour se reconstruire, jamais réellement terminée. Une bd courageuse soutenue par Amnesty international, proposée en France par L’ Agrume, jeune maison d’édition à suivre…

La Dernière piste (Kelly REICHARDT)

note: 3... Marylène - 16 juillet 2013

1845, trois familles de pionniers protestants parcourent l’Oregon vers l’ouest avec pour tous bagages une roulotte, un tonneau d’eau et la bible. Traversant des paysages arides depuis plusieurs semaines et bientôt à cours d’eau, ils ne tardent pas à soupçonner leur guide, un trappeur grossier, de les avoir définitivement perdu. Involontairement par ignorance de la piste ou intentionnellement pour se débarrasser de ces nouveaux arrivants déversés par le vieux continent ? Paradoxalement les vastes espaces deviennent le décor d’un huis-clos étouffant, où la paranoïa atteint son paroxysme avec l’apparition d’un indien. Ce western des origines offre une vision épurée du mythe fondateur américain, une séquence hyperréaliste presque en temps réel de l’avancée vers l’ouest. Malgré le quasi mutisme et la torpeur, la violence de l’installation, pour les pionniers comme pour les natifs, est bel et bien rendue, presque sans coup de feu. Une version qui laisse aussi une place aux femmes dans une partie de l’histoire souvent associée à la virilité bestiale des hommes-revolvers.

La Yuma (Florence JAUGEY)

note: 4... Laëtitia - 13 juillet 2013

La Yuma : Florence Augey
Connaissez-vous le cinéma nicaraguayen ? La Yuma est une excellente occasion de l’appréhender au travers du quotidien des habitants des barriadas, quartiers mal famés de Managua, avec leur cortège de maux : délinquance juvénile, drogue comme économie parallèle, violence machiste, etc. Mais loin d’être plein de noirceur, ce film est lumineux, notamment par la présence charismatique de l’héroïne, Yuma, qui fait face à l’adversité en toutes circonstances. Yuma poursuit son rêve d’être boxeuse, s’entraînant sans relâche. Ceci n’est pas un film sur la boxe, mais sur une passion qui permet à Yuma d’être digne et respectée, un moyen de sortir un jour de son quartier et de prétendre à une vie meilleure. De sa courte liaison avec Ernesto, étudiant de la classe moyenne, à l’amitié qui la lie à un groupe de pandilleros de son quartier, on suit avec plaisir le chemin initiatique d’une fille que rien ne peut arrêter.

La Servante et le catcheur (Horacio CASTELLANOS MOYA)

note: 3Bienvenue en Enfer Laëtitia - 4 juillet 2013

Ce roman écrit au scalpel est une peinture sombre du Salvador des années 70, en pleine guerre civile.Souvent comparé à Céline pour son écriture sans fioritures,parfois vulgaire mais néanmoins efficace,l'auteur nous immerge dans un pays miné par l’ultraviolence, aussi bien celle de la dictature sous Duarte,que celle des opposants au régime. Pendant 48 heures,à San Salvador,l’horreur du quotidien, fait d’enlèvements,d’attentats et de tortures,passe par le regard de quatre personnages principaux : celui de Maria Elena (la servante),toute dévouée à ses patrons,et qui se donne pour mission d’apprendre ce qui est arrivé à un couple de jeunes gens de la famille, disparus à leur retour d’URSS ; celui du Viking, ancien catcheur devenu flic tortionnaire ; celui de Joselito, petit-fils de Maria Elena, étudiant et engagé politiquement jusqu’à devenir terroriste ; et enfin celui de Belka, fille de la servante, qui incarne la lâcheté ordinaire, préférant rester neutre et fermer les yeux sur les atrocités. Ces destins vont s’entremêler inexorablement dans une tragédie oedipienne, les enfants tirant sans le savoir sur leurs propres parents, les mères cachant à leurs enfants l’identité du père. Ce roman d’une plongée en enfer, qui n’est pas à mettre entre toutes les mains, reste une radiographie aussi réussie que dérangeante de l’histoire de tout un peuple d’Amérique centrale, un véritable uppercut.

Dirty old town (Daniel LEVIN)

note: 3... Marylène - 26 juin 2013

Caractéristique d’une nouvelle vague new-yorkaise,ce film à petit budget, met en scène la ville sous une forme oscillant entre documentaire et fiction onirique sur fond d’indie rock. The Lower east side, quartier populaire de Manhattan, mêlant populations immigrées et working-class, connaît un processus de"gentrification"(embourgeoisement,boboïsation!), largement appliqué dans les villes américaines,consistant à réaménager les zones sensibles afin d’apporter plus de confort et de mixité sociale. Ces changements sont parfois vécus comme la disparition d’une culture. C’est ce crépuscule que filment les réalisateurs,à travers l’histoire de Billy Leroy,propriétaire d’une brocante excentrique menacée d’être rasée et remplacée par un starbuck si le loyer n’est pas payé dans les 72h. William Leroy,français émigré enfant à NY,joue son propre rôle dans le film,comme les autres protagonistes, il n'est pas comédien professionnel. Le jeu spontané rappelle sans doute le maître Cassavetes. Le scénario pourrait virer glauque à force de trafics,flic miteux,jeune prostituée sous substances, mais il n’en est rien. Le film est sauvé par une certaine fraicheur,des amitiés sincères,de l’humain palpitant sur le béton, pour s’achever comme un conte urbain. A la juste image de son titre tiré de la chanson d’Ewan MacColl reprise par les Dubliners et les Pogues,dans Dirty old town, il y a du dégoût et de la tendresse.

Le Chiffre (René ZAHND)

note: 3... Marylène - 25 juin 2013

Quelques temps après la chute de Mobutu en 1997, on retrouve deux gardiens toujours en poste dans une luxueuse propriété en Europe du chef d’Etat africain fraichement déchu. De ce fait divers, René Zanhd, directeur adjoint du Théâtre de Lausanne-Vidy, fait une courte pièce à la demande et dédiée aux artistes burkinabè, Hassane Kouyaté et malien, Habib Dembélé. Bab et Sane, livrés à eux-mêmes, sans information de l’extérieur, s’enferment dans la « villa Paradis » comme le capitaine Drogo dans le fort Bastiani attendant l’ennemi qui viendra peut-être… L’attente, l’angoisse, les interrogations, le vain espoir trouvent ici écho entre les deux hommes comme Vladimir et Estragon « attendant Godot » dans le Désert des tartares ! L’humour et le désespoir affleurent sous la simplicité apparente des dialogues. Ressuscitant le dictateur disparu et son « scribe », les naufragés instaurent un jeu de rôle qui grignote imperceptiblement la réalité. Ce basculement dans la folie met en scène les mécanismes de l’irrésistible ascendant d’un homme sur un autre, la prise de pouvoir par le plus persuasif, le renoncement du plus fragile. Une leçon de psychologie politique sans grandiloquence, un texte humble qui respire la sincérité.

1502 (Michael ENNIS)

note: 4... Laëtitia - 25 juin 2013

1502 : Michael Ennis
Ce thriller historique est une fresque finement ciselée de l’Italie de la Renaissance, sous le règne des Borgia, famille à la réputation sulfureuse accusée de fratricides,d’incestes,et qui symbolise par son Pape Alexandre VI la décadence de l’Eglise. Tout commence par la découverte d’un corps de femme atrocement mutilé à Imola,portant sur elle le médaillon ayant appartenu à Juan,fils préféré du pape, dont l’assassinat cinq ans auparavant n’a toujours pas été résolu.Cette découverte permet de relancer l'enquête, celle-ci étant confiée à Damiata, ancienne courtisane et maîtresse de Juan, qui lui donna un fils, Giovanni, détenu en otage par le pape afin de l’inciter à obtenir de rapides résultats. A Imola, un serial killer semble sévir et Damiata se verra épauler par Niccolo Machiavel, envoyé par la République de Florence pour garder un œil sur le Pape et son fils Valentino,stratège et visionnaire,qui lui inspira son personnage central du « Prince ».Leonardo Da Vinci, ingénieur et architecte du duc Valentino,se joindra à eux pour tenter d’élucider ces crimes en utilisant ses méthodes scientifiques avant-gardistes. A cette enquête palpitante s’ajoute le plaisir de baigner dans la description d’une époque bénie pour les arts et les sciences, mais aussi pleine d’agitation avec ses multiples guerres entre cités et ses condottieri mercenaires qui se vendent aux plus offrants.

Tu, mio (Erri DE LUCA)

note: 3... Marylène - 15 juin 2013

Tu mio, une lecture courte et profonde. Certes, vous y trouverez le soleil d’Ischia, les barques de pêcheurs, l’amour incandescent d’un adolescent pour une jeune femme voilée de mystère, l’été désinvolte d’une île du sud dans les années 50. Mais bien plus encore, une sorte de concentré d’Erri De Luca : un personnage solitaire et mutique porté par un élan désespéré vers l’autre, une fusion relationnelle entre 2 êtres atypiques. La difficulté de transmission d’expériences entre les générations. L’avidité de la jeunesse à comprendre, à oublier, ou à vivre l’instant. L’horreur de la guerre et le constat des humiliations qui la suivent : l’Italie est le terrain de jeu d’été des allemands et Naples est aux mains de l’armée américaine. L’amour du sud bien-sûr et de sa langue. Tout ceci dans un si court roman. Vraiment, Erri de Luca, ouvrier écrivain, est un auteur dont chaque petit livre pèse de tout son poids.

Good morning Babilonia (Paolo TAVIANI)

note: 3.. Marylène - 4 juin 2013

Les frères Taviani acceptent une commande hollywoodienne. Réalisant une fresque grand public destinée aux américains,ils réussissent néanmoins à conserver leurs codes personnels, à la manière des histoires populaires des veillées,mélange de réalisme social transcendé d’envolées poétiques dans la lignée de «Padre padrone»,«Kaos». Ils parviennent surtout à mettre la vieille Europe au cœur de leur diptyque américain par le personnage du père qui attend le retour des fils prodiges au fond de sa Toscane natale. 1er tableau :une famille renommée de tailleurs de pierres en faillite. Les 2 plus jeunes frères font la promesse de revenir des Etats-Unis avec l’argent pour remonter l’affaire de leurs aïeux. Après les travaux les plus humiliants,ils sont embauchés à la création des décors sur le tournage du film monument de David W Griffith, «Intolérance» en 1914,le film dans le film. 2e tableau :commence alors une histoire du cinéma. Les coulisses de la création des 1ers films au sein de la petite famille que constituait Hollywood à cette époque. Quelques anecdotes mais surtout une philosophie du 7e art naissant, confronté à la suprématie de l’art premier millénaire,l’architecture. Sans oublier l’histoire personnelle des frères comme une allégorie de l’utopie de l’égalité. Certes,certaines scènes appuyées et quelques images surannées ont mal vieilli,l’intérêt du propos demeure.

Kurden people (Marina GIRARDI)

note: 3... Marylène - 1 juin 2013

C’est une vision sensible et condensée des kurdes, de leur origine médique à leur condition de peuple sans Etat englobé dans 6 pays (Turquie, Iran, Irak, Syrie, Arménie, Géorgie), que nous livre cette jeune dessinatrice italienne.
Retraçant en quelques évènements marquants la tragédie de ces hommes et femmes humiliés par l’histoire, bouc-émissaires sous les dictatures, déportés, emprisonnés, soumis aux choix du désespoir : le combat ou l’exil. Echoués dans les villes européennes après de sordides traversées clandetines, ils inspirent la méfiance voire le mépris. Cette BD a le mérite d’apporter un éclairage sur cette population méconnue dont la culture millénaire ne se résume pas au PKK

Avé (Konstantin BOJANOV)

note: 3... Marylène - 1 juin 2013

Avez-vous jamais vu un film bulgare? La question peut se poser car ils ne sont pas légions, contrairement aux foisonnantes productions roumaines voisines, fréquemment présentes dans les festivals. Et bien commencez par celui-ci, son intérêt ne réside pas uniquement dans sa rareté. Road movie initiatique de deux adolescents en dérive, le thème pourrait tourner au glauque ou au déjà-vu, mais il n’en rien et la route nous emporte. Kamen, ombrageux étudiant en art à Sofia, s’apprête à se rendre en autostop auprès de la famille d’un ami suicidé. Avelina, Avé de son surnom, fugueuse extravertie, surgit sur le bord de sa route et s’incruste dans son périple. Si c’était un conte il commencerait par : ainsi commence la rencontre entre la lune et le soleil. Il est insupporté par cette gamine sans-gêne qui s’invente une nouvelle vie à chaque étape du voyage, provoquant des situations loufoques voire dangereuses. Elle, utilise son imagination comme un pansement.Au fil de l’asphalte la rencontre devient relation. Le réalisateur parvient à mettre en scène subtilement la complexité des rapports rugueux entre adolescents, les sentiments entiers, la pudeur sous une apparente effronterie. Comme souvent dans les road movies, les paysages et les lumières sont soignés. Konstatin Bojanov, est un artiste plasticien, lui-même issu des Beaux-arts de Sofia et diplômé du Royal College of art de Londres.

Extrêmement fort et incroyablement prêt (Jonathan Safran FOER)

note: 3... Laëtitia - 30 mai 2013

Extrêmement fort et incroyablement près : Jonathan Safran Foer
Conte, roman initiatique et/ou histoire à tiroirs,une chose est sûre,ce roman peut en dérouter plus d’un. Jeune prodige des lettres américaines contemporaines,Foer nous immerge dans son univers baroque et original où se chevauchent les époques et les continents,où le réel côtoie le rêve. Pour corser le tout,l’auteur fait de cet objet littéraire un objet typographique,incluant des photographies,des listes de chiffres, toute une somme qui reflètent la personnalité de son personnage central, Oskar,petit garçon de neuf ans surdoué et limite autiste. Suite à la mort de son père lors des attentats du 11 septembre et à la découverte d’une clé dissimulée dans un vase,Oskar est persuadé qu’il s’agit là d’un ultime message laissé par son père et porteur de sens.Son périple lui fera écumer les cinq districts de la ville,rencontrant toutes sortes de gens,lui permettant de surmonter quelque peu sa peine et de s’ouvrir au monde.Livre étrange,malgré quelques passages artificiels,il emporte mon adhésion pour de nombreux instants de grâce dus à l’humanité des rencontres faites par Oskar,à l'excentricité des personnages,mais aussi par la qualité de la plume de Foer,savante et inventive,sans compter une fin émouvante…

Cesare n° 1
Cesare - Uno (Fuyumi SORYO)

note: 3... Marylène - 15 mai 2013

Cesare,c’est un Borgia,fils de Rodrigo,frère de Lucrèce et non l’empereur. Si vous aimez la Renaissance,n’hésitez pas.Certes, il s’agit de vulgarisation de l’histoire mais les auteurs se sont scrupuleusement documentés et entourés pour légitimer cette vision fouillée d'une époque complexe. Les territoires qui deviendront l’Italie sont alors divisés en Royaumes,Duchés ou Républiques ennemis, dont la concurrence s’exerce autant dans le commerce que l’art. Soryo nous fait entrer dans les coulisses des rivalités entre familles détentrices du pouvoir -Médicis,Sforza,Della Rovere, Borgia– par le regard d’Angelo,candide roturier qui obtient son entrée dans la prestigieuse université de Pise,grâce à la générosité des Médicis. Naïf, il ignore les dangers et doit tout apprendre des alliances. Son apprentissage est le nôtre et le subterfuge peut donner un aspect scolaire au discours.Cependant, on se régale à s’initier aux subtilitésdes relations internationales du XVe s et de ces humanistes bercés de culture antique et d’ambitions pour un monde nouveau. Ce siècle exceptionnel paré de Boticelli, Vinci, ouvre son horizon avec Colomb. Rien qe la beauté des planches représentant l’architecture pisane justifie la lecture de cette série. En revanche les visages stéréotypés manga manquent de profondeur,Cesare sous des traits glamour peut surprendre sans gâcher le plaisir de cette découverte.

La Colère de Fantômas n° 1
Les Bois de justice (Olivier BOCQUET)

note: 4... Marylène - 11 mai 2013

Très bel objet littéraire et graphique, ce Fantômas est un cadeau inattendu de Dargaud tant la figure du Génie du crime semblait marquée de manière indélébile de son masque bleu depuis son adaptation burlesque au cinéma. Le scenario ici reste attaché aux romans originels de Pierre Souvestre et Marcel Allain, chers aux symbolistes et aux surréalistes. Fantômas retrouve toute la violence du criminel hors normes, esprit brillant et insaisissable qui inspire autant la terreur que la fascination. La bd réussit parfaitement le double pari de nous soumettre à cette relation ambigüe au personnage et de nous tenir en haleine jusqu’au prochain tome. Dans une atmosphère expressionniste par le dessin et nabi par les couleurs, Julie Rocheleau plante superbement le décors de ce Paris crépusculaire sur le point de basculer du 19e au 20e siècle. Celui qui promit de « voler tout l’or de Paris » est présenté par l’auteur comme le premier super-héros, mais une chose est sûre, il n’est ni patriotique ni moraliste, pas assez politiquement correct pour devenir un simple Marvel.
Le scénariste, Olivier Bocquet s’était déjà illustré dans le registre policier (car bien-entendu, Fantômas, c'est aussi l'enquête effrénée de l’inspecteur Juve et du journaliste Fandor) dans un truculent roman disponible à la médiathèque : « Turpitudes ».

Couleur de peau : miel (Doug JUNG)

note: 4... Laëtitia - 11 mai 2013

Après des études aux Beaux-Arts de Bruxelles, Jung Sik Jun se plonge dans l’univers de la BD, avec une nette préférence pour tout ce qui a trait au Japon, travaillant souvent à quatre mains avec son épouse Jee Yun. Puis il se lance dans le roman graphique avec «Couleur de peau : miel», plus intimiste, puisqu’il s’agit de l’histoire de son adoption à l’âge de 5 ans par un couple de belges, très vite adapté au cinéma. Ce film hybride est un petit bijou, alternant habilement l’animation 3D (pour l’aspect poétique),des images familiales en super 8 (pour l’authenticité), des images d’archives de la Corée d’après-guerre (pour inscrire son histoire personnelle dans la grande Histoire), ainsi que des séquences en prise de vue réelle dans la Corée d’aujourd’hui (pour boucler la boucle). Lui qui croyait que sa couleur de peau était miel, comme il était indiqué sur sa fiche d’adoption, se fait traiter à l’école de «citron jaune» alors qu’il se sent belge. Confronté à la différence, sa quête identitaire va être activée et va passer par plusieurs phases : déni de la Corée, invention d’une identité japonaise, séjour à l’hôpital comme un cri de détresse. Emouvante mais non dénuée d’humour, cette histoire n’est pas qu’une catharsis, mais est aussi un vibrant hommage à sa mère de cœur et aux mères coréennes qui n’ont pas eu d’autre choix.

Notre-Dame-Du-Nil (Scholastique MUKASONGA)

note: 4... Laëtitia - 7 mai 2013

Prix Renaudot 2012, Notre-Dame-du-Nil place le lecteur au cœur du Rwanda des années 70, alors que les Hutu ont pris le pouvoir et commencent à imposer leurs diktats. Au lycée,unisexe et perché en altitude pour éloigner les garçons, c’est la rentrée scolaire. Un ballet incessant de belles voitures déposent des jeunes-filles issues de milieu aisé, majoritairement hutu, destinées à incarner l’élite future du pays. A l’heure des quotas, Veronica et Virginia sont les seules tutsi de leur classe de terminale, où sévit Gloriosa, fille de ministre et leader en devenir, qui profitera du nouveau régime politique pour tenter d’expulser ces «cafards». «Parasites» pour les uns, «déesses» pour certains blancs, comme l’excentrique M. de Fontenaille, qui voit en elles les descendantes des pharaons noirs, elles devront elles et leurs camarades faire face à la montée en puissance de la haine raciale. Heureusement, quelques épisodes cocasses sont autant d’éclaircies dans une atmosphère de plus en plus pesante. Comme l’a souligné avec justesse l’écrivain congolais Boniface Mongo-Mboussa, l’auteur «donne aux disparus une digne sépulture de mots à la fois pour apaiser les vivants et sanctifier les morts».Sans juger l’histoire complexe du pays, le lecteur est touché par ce récit émouvant, qui dessine les prémices du génocide de 1994, où Scholastique Mukasonga a perdu 37 membres de sa famille, dont sa mère.

Aâma n° 2
La Multitude invisible (Frederik PEETERS)

note: 4.. Marylène - 25 avril 2013

Ceux qui avaient apprécié Lupus du genevois Frederik Peeters, aimeront certainement se replonger dans sa science-fiction avec la série Aâma. Dans un futur très lointain, la société bien qu'hypertechnologique, continue de fonctionner en « couches » de populations vivant dans des niveaux clairement distincts. Dans les bas-fonds, Verloc Nim, humain trop humain refusant tout transplant, ce qui le rend vulnérable, se noie dans l’amertume d’une vie qui lui échappe depuis le départ de sa femme et de leur fille. Son frère Conrad, qui en contraste, occupe un poste important dans une multinationale en biorobotique, le sort de sa léthargie pour l’embarquer sur une autre planète. Ona(ji) colonie scientifique abandonnée où la mystérieuse substance aâma produit des effets spectaculaires… Ce voyage est prétexte aux interrogations sur l’avenir de l’humain noyé dans la robotique et les sciences bien-entendu, mais pas seulement c’est aussi l’analyse de la rupture du lien familial (entre frères, amants, parent/enfant) thème déjà exploré dans ses précédents albums. Le dessin organique aux couleurs crépusculaires rend le lecteur captif de cet univers inquiétant. Frederik Peeters propose d’entrer dans les coulisses de la création de la série sur le blog :http://projet-aama.blogspot.fr/

La Vie rêvée du Capitaine Salgari (Paolo BACILIERI)

note: 3.. Marylène - 25 avril 2013

Emilio Salgari naît à Vérone en 1862 ce qui fait de lui l’un des 1ers écrivains italiens puisque le Royaume d’Italie n’a été proclamé qu’ 1 an avant sa naissance ! Ses romans d’aventures populaires captivent le public du début du 20è siècle, toutefois il est tièdement reconnu par ses pairs et même désavoué par Jules Verne. Il se déclare capitaine, quant à ses romans aux titres épiques (Les Pirates de la Malaisie, Les Mystères de la jungle noire, Le Corsaire Noir, Sandokan) évoquent des aventures orientales musquées, or, élève à l’institut naval de Venise, il n’achève pas ses études et ses périples personnels se limitent à l’Adriatique…
Cette bd retrace la vie schizophrénique de Salgari qui le mène au suicide : face lumière, le voyage immobile dans son imaginaire inépuisable, pile, sombre réalité, prisonnier de ses dettes et de son éditeur qui lui impose un rythme d’écriture ahurissant. Le jeune illustrateur, Paolo Bacilieri , offre de très beaux dessins d’architectures des villes italiennes à la ligne claire.

Les Désorientés (Amin MAALOUF)

note: 3... Marylène - 12 avril 2013

Les désorientés,un titre à prendre au sens littéral:ceux qui ont perdu l’orient.Les byzantins,étudiants libanais de confessions différentes mais tous attachés à leur civilisation levantine,ont partagé leurs rêves humanistes dans les années 70 avant d'être séparés par la guerre.Adam,celui qui porte le nom du premier homme comme un espoir et son échec, devenu parisien,est appelé au chevet de Mourad. Arrivé sur le sol des origines à reculons,il nourrit rapidement le fantasme de les réunir tous à nouveau. L'auteur utilise cette galerie de personnages pour donner son point de vue éclairé sur les sujets qui ont rongé le siècle et le Liban,petit laboratoire universel tant sa géographie et sa sociologie l’ont mis au cœur des évènements : Ramez retiré dans un monastère, Ramzi son double sunnite, qui ne parvient à être en paix malgré sa réussite insolente ,Naïm, juif à qui l’histoire a confisqué son identité arabe et qui fait du Brésil sa Terre promise,Bilal,le révolté mort sur une barricade par excès de romantisme. Sans oublier ceux qui sont restés,ont affronté la guerre et s’en trouvent soumis au jugement de ceux qui l’ont fui… Cette construction pédagogique en fait un roman facile à lire,sans rien enlever à la finesse des analyses sur le pouvoir,la foi,l’identité. Ce n’est pas l’œuvre la plus littéraire d’A.Maalouf,néanmoins cette recherche du temps perdu mérite sa place dans le panthéon de l’académicien.

Dans le ventre des mères (Marin LEDUN)

note: 4... Laëtitia - 2 avril 2013

Jeune romancier ardéchois,Marin Ledun situe le cœur de son intrigue dans sa région natale,propice par sa faible densité démographique et par son aspect isolé à faire éclore un immense laboratoire secret dédié aux bio et nanotechnologies,dirigé par Peter Dahan,mi-gourou,mi-scientifique. V. Augey,inspecteur lyonnais, est appelé en renfort suite à l’explosion du village où se situait le laboratoire. Dans un décor de fin du monde, un charnier est mis à jour,les cadavres portant les traces de mutations génétiques. Le lecteur assiste à un chassé-croisé entre Augey et Laure Dahan, seule survivante et principale suspecte mue par deux obsessions, retrouver sa fille et détruire les travaux de son père. Rythmé par une écriture vive,semé de rebondissements qui nous mènent de l’Ardèche à Berlin,en passant par Zagreb,le Maroc et la Sicile, naviguant du polar noir à la science-fiction,on ne lâche plus ce roman qui donne aussi à réfléchir sur les dérives possibles des manipulations génétiques aux mains de complexes militaro-industriels. Car le transhumanisme,décrit par un scientifique du roman est «(…)une doctrine philosophique(qui vise) l’amélioration du corps humain par la technologie (permettant)d'accroître leurs capacités physiques, mentales ou reproductives ». Et ce n’est pas de la paranoïa de penser que dans le secret de laboratoires, des scientifiques jouent déjà aux apprentis-sorciers…Un techno-polar efficace.

Reality (Matteo GARRONE)

note: 3... Marylène - 2 avril 2013

Luciano, poissonnier le matin, arrondit les fins de mois avec de petites magouilles de robots de cuisine le reste du temps. Encouragé par ses enfants, il tente le casting pour participer à l’émission de télé-réalité « il grande fratello ». Imperceptiblement au départ, son quotidien en est affecté jusqu’à bouleverser totalement sa vie. Qu’est-ce qui est réel autour de lui ? Matteo Garrone filme ce quartier populaire de Naples sans artifice ni condescendance comme il l’avait fait pour la Sicile de « Gomorra ». Même si le sujet de la télé-réalité est dépassé, la montée de la paranoïa dans une société spectacle dominée par l’image, reste un thème actuel. Le quotidien n’a jamais fait autant l’objet de mises en scène qu’aujourd’hui : réseaux sociaux, webcams, blogs... Le réalisateur a particulièrement soigné l’intro et la conclusion, felliniennes, comme certains personnages d’ailleurs.

Les femmes du bus 678 (Mohamed DIAB)

note: 4... Laëtitia - 30 mars 2013

Le Caire, de nos jours. Le cœur du film de Mohamed Diab est la révolution,non pas celle politique, brûlante d’actualité, du soulèvement du peuple, place Tahrir. Cette révolution, c’est celle des femmes qui luttent contre tout ce qui porte atteinte à leur dignité, à savoir les remarques déplacées, les attouchements et autres agressions sexuelles ayant lieu quotidiennement, dans la rue,les stades de foot, et surtout les bus. Le film croise les destins de trois femmes, Fayza, femme mariée qui porte le voile et vit dans les quartiers populaires, Seba,artiste bourgeoise et Nelly, qui rêve de percer dans le stand-up. Récits parallèles, flash-back, le cinéaste use de tous ces procédés pour tisser la trame de ces destins et enfin les faire se rencontrer. Chacune à leur manière elles se feront justice,Fayza étant la plus radicale, blessant ses agresseurs et déclenchant ainsi une enquête de police. A travers elles, Mohamed Diab dresse un constat lucide, amer, mais aussi plein d’espoir, de l’évolution de la société égyptienne, et réfute tout amalgame entre ces actes et l’islam. En effet, le viol collectif d’une jeune indienne dans un bus de New Delhi en janvier dernier, décédée des suites de son agression, rappelle si besoin est que la violence n’est l’apanage d’aucun peuple ni d’aucune religion. Et que les hommes, comme le fiancé de Nelly ou le commissaire Essam,peuvent par leurs actes et leur soutien, contribuer à cette révolution.

Pigeon, vole (Melinda NADJ-ABONJI)

note: 3Nouvelle littérature suisse Marylène - 27 mars 2013

Pigeon vole, librement lui, sans papier, sans frontière. Lorsque la famille Kocsis, yougoslave de Voïvodine (enclave de langue hongroise) émigre à Zurich, ce n’est pas si simple. Les filles, Idliko et Nomi doivent rester au pays avec mamika, la grand-mère, en attendant l’autorisation administrative pour rejoindre leurs parents obtenue en 1973. D’abord blanchisseurs, ils deviennent restaurateurs sur la rive dorée du lac. Une place au soleil durement méritée, à coups de travail acharné en restant sourds aux commentaires à l’égard des immigrés, surtout lorsque ceux-ci sont originaires d’un pays où une guerre fratricide éclate… Récit de l’exil par la voix de l’enfance et de l’adolescence, ce roman social n’a pas l’amertume glaçante mais plutôt la nostalgie lucide. Entre révoltes et joies,le parcours initiatique de Nomi ressemble sûrement à celui de l’auteure, née en 1968 en Serbie. Ce roman semble jouer une petite musique tant la langue est particulière, rebondissant du magyar, au serbe en passant par le schwyzerdütsch. La littérature de l’immigration, abondante en France, l’est moins en Suisse (peut-être est-elle juste moins visible ?) et cette œuvre a le mérite de la mettre en valeur (Buchpreis de Francfort 2010). Comme les deux faces d’une médaille, M. Nadj Abonji pour la Suisse alémanique, Agota Kristof en suisse romande, enrichissent la littérature helvétique de leurs couleurs d’origine.

La Mer, le matin (Margaret MAZZANTINI)

note: 3... Marylène - 22 mars 2013

Les séquelles de la colonisation et de la décolonisation sont sobrement mises à nu dans ce récit des vies croisées de deux mères séparées par la mer. La méditerranée impartiale, berce, embarque et rejette les libyens comme les italiens sur ses rivages opposés. Les tripolini (italiens de Tripoli) que Kadhafi, jeune leader de la libération chasse violemment en 1969 vers la Sicile, comme les berbères libyens fuyant la dictature puis la guerre civile en 2011, souffrent et meurent de l’exil, portés par cette mer implacable. Quant à l’autre mère, elle transmet son mal en tentant pourtant d’en écarter sa descendance. La porosité affective mère-fils ajoute à la tragédie tout en lui donnant toute sa beauté. L’enfant mémoire, l’enfant espoir... Un roman qui sous une écriture paisible cache une tempête emportant des mères naufragées.